4° Dimanche Carême C

filsprodigue.jpegJosué 5, 10-12 / ps 33
2 Corinthiens 5, 17-21
Luc 15, 1-3 + 11-32

Perdu, retrouvé ! Frères & Soeurs, voilà un Evangile qui nous touche très fort ! Jésus avait d’abord parlé d’une brebis, perdue, retrouvée ! et aussi d’une pièce de monnaie, perdue, retrouvée ! mais là c’est un enfant, et si vous connaissez des parents qui ont perdu un fils ou une fille, vous comprendrez l’émotion de ce Père qui retrouve son enfant en bonne santé.
Et dans la bouche de Jésus qui s’adresse à des pécheurs, des gens rejetés par la société, il s’agit de bien plus encore, et de leur montrer jusqu’où peut aller l’amour de Dieu notre Père pour chacun de ses enfants.
Imaginez aujourd’hui un prisonnier dans son cachot sans lumière et quelqu’un vient lui raconter cette histoire ; alors c’est comme une petite fenêtre qui s’ouvre et qui éclaire tout à coup sa vie misérable ; Luc est le seul à rapporter, cette parabole, mais c’est le cœur de l’évangile. Charles Péguy qui n’était pas un tendre pour l’Eglise de son temps, mais qui avait vraiment compris la bonne nouvelle de l’Evangile a écrit ceci : « Si par malheur les Evangiles venaient à disparaître, il faudrait qu’on en garde au moins une page, la parabole du Fils prodigue, pour comprendre enfin qui est Dieu. »

J’entends Jésus nous dire : « Alors, vous n’avez pas encore compris ! » mais nous devons l’entendre dans le contexte actuel, où bien des catholiques s’éloignent sans bruit, parce qu’ils ne reconnaissent plus l’Evangile dans l’Eglise d’aujourd’hui avec tous ses scandales, ses luttes de pouvoir, ses abus d’autorité. Comme si le poids de l’institution ou du « religieusement correct » l’emportait sur une vraie pastorale de la grâce et du pardon. Je pense aux divorcés remariés qui ne peuvent plus recevoir le sacrement du pardon. Or nous avons tous besoin du pardon et de la miséricorde de Dieu notre Père. C’est tellement clair dans l’évangile d’aujourd’hui, que ce soit pour le fils cadet qui se retrouve à garder les cochons après une vie de plaisir, mais aussi pour le fils aîné qui se met en colère et qui n’a rien compris à l’amour du Père pour ses 2 enfants.

Avant de regarder ces 2 frères si différents, mais qui nous ressemblent terriblement, et peut-être plus le fils aîné qui se croit juste et méprise les autres, il nous faut regarder d’abord la figure du Père, ce Père qui est à la fois père et mère, comme Rembrandt l’a si bien suggéré dans son tableau célèbre : c’est la figure d’un Dieu qui cherche l’homme, même le plus perdu, avec des entrailles de miséricorde. Le texte dit que le Père fut pris aux entrailles : si Dieu nous cherche ainsi, s’il a une telle patience envers nous, c’est qu’il croit en nous et qu’il ne désespère jamais de nous retrouver.

C’est lui qui attend son fils, qui se précipite vers lui pour le couvrir de baisers ; c’est lui qui ne laisse même pas terminer sa demande de pardon ; l’amour de Dieu nous précède toujours. Et c’est encore le Père qui sort pour supplier son fils aîné ; quand il lui dit « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi » ; c’est le cri du cœur, une parole qui s’adresse à chacun de nous.

Mais pouvons-nous l’entendre et comprendre cet amour, cet amour infini de Dieu qui se révèle à nous ? Il y a tout un chemin à faire que chacun peut découvrir. Même si nous n’avons pas tué, ni volé, nous sommes concernés par la démarche de ce fils : si souvent, nous avons quitté la maison, nous sommes allés chercher ailleurs un bonheur illusoire, nous avons voulu n’en faire qu’à notre tête. La parole qui me touche, c’est quand il est dit dans le texte : « Rentrant en lui-même », car il s’agit d’un chemin intérieur de conversion. Il n’est pas dit : « se tournant vers Dieu », mais « rentrant en lui-même. »

Car c’est en revenant dans son cœur, à cette source profonde et cachée, que commence pour lui un chemin de liberté, d’humilité, de confiance et de pardon. Or cela ne se fait jamais d’un seul coup, mais au bout du tunnel, quelle naissance, quelle résurrection ! Comme le dit st Paul, c’est « un monde nouveau » qui s’ouvre pour lui, pour nous, chemin de Pâques !

Il faudrait parler aussi du chemin du fils aîné ; et là, vous avez vu que l’histoire n’est pas finie. Les 2 paraboles précédentes avaient une finale, mais ici l’histoire reste en suspens. Que va faire le fils aîné, dont la 1° réaction est dure, amère, cassante ? N’avons-nous pas souvent la même attitude envers ceux qui n’agissent pas ou ne pensent pas comme nous.

C’est là qu’il nous faut voir plus loin jusqu’où Dieu veut conduire l’humanité, jusqu’à cette pleine réconciliation où l’on verra le Père tenir entre ses bras ses 2 enfants retrouvés. Car le Père les aime autant tous les 2 et il le montre bien en sortant lui-même à la rencontre de l’aîné. Dieu ne nous force jamais, il attend.

Je citerai volontiers le commentaire d’un rabbin juif Philippe Haddad, touché par cette page d’évangile : « Le Père qui vient de consoler le cadet, console maintenant l’aîné : ‘Ce qui est à moi est à toi’. Ceux qui lisent la parabole comme une opposition entre 2 enfants posent une limite à l’amour du Père, qui ne connaît pas de limite à l’amour. »

C’est beau qu’un juif parle ainsi, car dans le fils aîné, ce sont les pharisiens qui sont visés, et dans la communauté de Luc, les chrétiens venant du judaïsme. Mais le fils aîné, c’est nous aussi bien sûr quand nous pensons être un bon chrétien, tout à fait en règle avec la Loi et que nous avons du mal à admettre que celui qui a péché soit ainsi choyé, préféré. Il y a en nous ce fils aîné qui n’arrive pas à comprendre que Dieu est Père de tous les hommes, qu’il aime autant les musulmans que les juifs ou les chrétiens, qu’il aime autant les pécheurs que les justes, les blancs que les noirs.

Cette parabole, c’est à nous de l’achever dans notre attitude de tous les jours, dans notre rencontre de l’autre et des autres : dialogue œcuménique, dialogue avec les juifs, dialogue interreligieux. Vivons cette histoire jusqu’au bout dans l’espérance qu’un jour dans le Royaume tous se retrouveront à la même table, aimés et servis par Dieu lui-même.

En Dieu il ne peut y avoir d’exclus, d’homme rejeté ou condamné. Oh si cela pouvait être pareil dans l’Eglise. !